Saint Polycarpe

Fête le 26 janvier

Evêque et martyr


Semblable à ces colonnes à demi cachées par l’herbe, mais qui n’en soutiennent pas moins l’édifice, ainsi nous apparaît au milieu de l’Eglise naissante, et parmi ses plus fermes soutiens, Polycarpe, le grand évêque de Smyrne dont la vie d’abord environnée de ténèbres, nous oblige à considérer tout de suite sa noble figure de vieillard sans avoir pu le contempler dans la fleur de son adolescence.

En dehors des circonstances de son martyre, l’histoire n’a recueilli que quelques traits de sa vie, mais qui suffisent à embaumer de son parfum plus d’une âme chrétienne. Il était le disciple de saint Jean l’Evangéliste, le bien-aimé du Sauveur, celui dont la tête reposant un jour sur le cœur de Jésus, lui avait permis d’approfondir à son aise les mystères d’amour qui y étaient renfermés, tout en y puisant pour lui-même la charité qui le distingue. Aux leçons d’un tel maître Polycarpe apprit plus qu’aucun autre, à aimer celui dont il n’avait, disait-il, reçu que du bien. Il y puisa en même temps cette haine profonde de l’hérésie qui le caractérise. Devenu évêque de Smyrne par l’autorité de saint Jean lui-même, il aimait à raconter ce trait du plus doux des apôtres : « Un jour dit-il, qu’appuyé sur ses disciples le maître s’était rendu aux bains, on lui apprit qu’un hérétique du nom de Cérinthe se baignait en même temps que lui. A cette nouvelle, pâlissant d’horreur et d’indignation il s’écria avec effroi : « Mes enfants sortons vite d’ici de peur que cet édifice ne s’écroule sur nous, pour nous ensevelir sous ses ruines avec Cérinthe, l’ennemi de la vérité. »

A l’exemple des apôtres, Polycarpe interdisait aux chrétiens tout commerce avec les hérétiques : « Mon Dieu, mon Dieu, disait-il parfois en apprenant les blasphèmes de ces derniers, à quels temps affreux avez-vous réservé ma vieillesse ! »

Mais ce fut un beau spectacle lorsqu’on vit un jour ce vieillard, poussé par l’amour de la vérité, s’acheminer vers Rome, malgré la longueur du chemin, pour aller conférer avec le pape sur la question qui agitait alors tous les esprits ; la question de la célébration de la Pâque. Suivant la tradition établie à Rome par saint Pierre, presque toutes les églises d’Occident célébraient la fête de Pâque le dimanche qui suivait le quatorzième jour de la lune de mars. Mais l’Orient, suivant la coutume des juifs que saint Jean, par condescendance pour les nouveaux convertis, n’avait pas voulu interdire, la célébrait le jour même de la quatorzième lune.

Saint Anicet occupait alors la chaire de saint Pierre ; plein d’égard pour Polycarpe, il le reçut avec toute sorte d’honneurs, les fidèles accoururent en foule pour voir le disciple de saint Jean et apprendre de lui la vraie doctrine qu’essayaient alors de corrompre les deux hérétiques Valentin et Marcion. Marcion lui-même, attiré par je ne sais quelle vertu secrète qui s’échappait du grand évêque, s’avisa un jour de lui demander s’il le connaissait : « Je ne te connais que trop, répondit celui-ci en détournant la tête, tu es le premier-né de Satan. »

On dit que l’hérétique n’en demanda pas davantage.

Cependant Polycarpe eut la douleur de retourner à Smyrne sans avoir pu conclure la question de la Pâque. Après bien des débats de part et d’autre le pape et lui s’étaient vus contraints de décider que le plus sage était pour le moment, de laisser l’Orient et l’Occident suivre leurs coutumes respectives.

Mais le temps est venu où Dieu va récompenser les longs travaux de son serviteur en couronnant ses cheveux blancs de l’auréole du martyre. Un jour saint Ignace d’Antioche, conduit à Rome pour y être jeté en pâture aux lions, s’arrêta à Smyrne, et Polycarpe, pleurant d’amour et de joie, baisa avec envie les chaînes qui retenaient son ancien condisciple et son ami. Le temps est venu où ces bienheureuses chaînes qu’il estimait plus que l’or, vont lui être accordées à son tour. Mais laissons parler l’église de Smyrne qui, veuve de son bien-aimé Pasteur, exhale sa douleur dans une lettre émouvante qui faisait pleurer d’admiration des ennemis de l’Eglise tels que le fameux critique protestant Joseph Scaliger.

« Nous vous avons déjà écrit, Frères, au sujet de nos martyrs (1), aujourd’hui c’est le bienheureux Polycarpe qui a consommé lui-même son témoignage ; et par sa mort comme par un sceau providentiel, il a mis fin à la persécution. A l’exemple du Seigneur, il attendit sans la provoquer ni la prévenir, l’heure où il serait livré aux bourreaux. Touché des instances de son peuple il consentit cependant à s’éloigner de Smyrne, et à se retirer avec quelques disciples dans une campagne voisine. Jour et nuit il restait en prières et selon sa coutume il offrait au Seigneur de ferventes supplications pour toutes les églises et pour le monde. L’avant veille de son arrestation il eut une vision divine : la planche sur laquelle il reposait lui parut toute enveloppée de flammes – se tournant alors vers ses compagnons il leur dit : « Je serai brûlé vif. »

Or les soldats qu’on avait lancés à sa poursuite, étaient sur le point de l’atteindre. Polycarpe chercha un refuge dans une autre villa. Il venait à peine de quitter sa première retraite quand la troupe arriva et ne trouvant point l’évêque se saisit de deux serviteurs ; elle s’empressa de les conduire à l’officier chargé de la police et qui se nommait Hérode. On les appliqua à la question pour les forcer à révéler où était leur maître. L’un d’eux, nouveau Judas, se laissa vaincre par les tortures et trahit le secret.

Désormais Polycarpe ne pouvait plus échapper aux persécuteurs. Hérode d’ailleurs avait hâte de produire dans l’amphithéâtre cette victime réclamée par la rage du peuple.

Le jour du vendredi saint 166 des cavaliers armés de lances, ayant à leur tête le lâche dénonciateur, sortirent de Smyrne comme s’ils fussent allés à la poursuite d’un voleur. Aux premières heures de la nuit ils arrivèrent au lieu indiqué par le traite.

Polycarpe était dans une salle de l’étage supérieur et se disposait à rompre le jeûne par une collation frugale. Averti de l’approche des soldats, il aurait encore eu le temps de se sauver. On l’y exhortait, mais il ne voulut point y consentir et répondit : Que la volonté de Dieu soit faite ! Descendant alors, il se présenta à cette troupe d’hommes armés et leur adressa quelques paroles.

A la vue de ses cheveux blancs et de son calme plein de douceur et de sérénité, ils se disaient les uns aux autres : « Fallait-il déployer tant d’efforts et de peines pour arrêter cet auguste vieillard. »

Polycarpe ordonna qu’on leur servit à manger et les pria de lui accorder cette dernière heure pour prier en liberté. Ils y consentirent. Le saint évêque commença à haute voix sa prière en leur présence, et plein de la grâce céleste la prolongea durant deux heures consécutives. Les soldats qui l’entendaient ne purent dissimuler leur émotion et plusieurs témoignèrent leur regret d’avoir été choisi pour arrêter ce vénérable vieillard, ami de Dieu. Polycarpe acheva sa prière, après avoir nominativement fait mémoire de tous ceux qui avaient eu quelques rapports avec lui, petits et grands, obscurs ou illustres, et recommandé au Seigneur toutes les chrétientés de la catholique Eglise, dans le monde entier. Le moment du départ était venu, on fit monter le saint évêque sur un âne, et l’escorte qui le conduisait reprit le chemin de la ville.

« L’aube du grand sabbat allait paraître. En approchant de Smyrne un char somptueux vint à leur rencontre. C’étaient Hérode, l’officier de la police, et son père Nicétas qui, prévenus du succès de l’expédition, accouraient au devant de leur prisonnier. Ils lui firent prendre place à leurs côtés dans le char ; et chemin faisant ils lui disaient : « Y a-t-il donc si grand mal à jurer par la divinité de César et à lui offrir des sacrifices ? Or il ne faut que cela pour sauver ta vie. » Polycarpe ne répondit pas d’abord ; ils redoublèrent donc leurs instances, et le saint vieillard, rompant enfin le silence, dit simplement : « Jamais je ne ferai ce que vous me conseillez. »

« L’accent de noble assurance et d’héroïque détermination avec lequel il prononça ces mots exaspéra ses deux interlocuteurs. Ils l’accablèrent d’injures et le repoussèrent brusquement du char. Dans la chute le saint se froissa la jambe, mais se relevant aussitôt il continua la route à pied.

Son visage ne témoignait aucune émotion et la vivacité de sa démarche, l’allégresse de sa physionomie étonnaient les soldats. On arriva ainsi à l’amphithéâtre.

La nouvelle s’était promptement répandue dans toute la ville, une foule immense encombrait les gradins. L’agitation tumultueuse et confuse de ces milliers d’hommes ressemblait au grondement d’une mer en furie.

Au moment où le prisonnier entrait dans l’arène, une voix céleste dominant les bruits de la multitude prononça distinctement ces mots : « Courage et force, Polycarpe ! » Ceux d’entre nous qui étaient présents entendirent cette exclamation, mais nul ne put voir celui qui l’avait proférée. Les païens ne parurent pas l’avoir entendue, et la vue du saint évêque redoubla parmi eux la confusion et le désordre.

Cependant le vieillard fut amené en face de la tribune du proconsul. « Es-tu Polycarpe ? demanda le magistrat. – Oui, répondit-il. – Aie pitié de tes cheveux blancs, reprit le proconsul, et il ajouta toutes les exhortations qu’ils ont coutume de faire en pareil cas. Il termina ainsi : « Jure par la fortune de César, et crie avec nous : Tolle Atheos ! (A mort les Athées !) – Polycarpe promenant alors sur toute cette assemblée de scélérats réunis dans le stade, un regard d’indignation et de sévère majesté, étendit les deux bras sur ces idolâtres ; puis levant les yeux vers le ciel, il poussa un profond soupir et dit : Tolle Atheos !

Le proconsul insiste : « Prononce le serment, maudis le Christ, et je te mets en liberté.

Le saint vieillard répondit : Il y a quatre-vingt-six ans que je le sert et il m’a comblé de faveurs ; comment pourrais-je maudire mon sauveur, et mon roi ? »

- Du moins, reprit le proconsul, jure par la fortune de César.

- Vous insistez pour que je prononce ce serment, dit Polycarpe, comme si vous ignoriez qui je suis. Je vous le déclare donc : je suis chrétien ! Si vous désirez apprendre à quoi ce titre m’oblige, prenez un jour où je puisse vous faire connaître notre doctrine, et je vous l’exposerai sincèrement.

- Tu peux parler, dit le proconsul ; commence donc et essaye de convertir tout ce peuple à ta doctrine.

- C’est avec vous, répondit Polycarpe, que je veux en conférer. Notre foi nous enseigne à rendre aux princes et aux autorités établies par Dieu l’honneur qui leur est dû. Quant à cette foule, elle est indigne d’entendre ma parole, et je ne lui reconnais pas le droit de me juger.

- Songe donc, s’écria le proconsul, que d’un signe je puis lâcher sur toi les bêtes.

- Faites-le, dit Polycarpe, c’est par les tourments que je puis monter à la gloire.

- Si tu ne crains pas les bêtes, je te ferai brûler vif.

- Que sont les flammes dont vous me menacez ? dit Polycarpe, elles brûlent une heure, mais les feux que la justice divine réserve aux impies sont inextinguibles. Pourquoi donc tarder si longtemps ? ordonnez contre moi le supplice que vous voudrez.

En parlant ainsi avec un accent de confiance et de foi célestes son visage paraissait illuminé des rayons de la grâce. Les menaces des magistrats n’altéraient en rien la sérénité de ses traits. Le proconsul au contraire paraissait terrifié.

Il donna l’ordre au héraut de se placer au milieu de l’arène et de proclamer à trois reprises différentes cette formule solennelle : Polycarpe a professé qu’il était chrétien !

Aussitôt au milieu de cette foule de païens et de juifs s’éleva une tempête de clameur et de vociférations. « A mort le père des chrétiens, le docteur d’athéisme, le destructeur des dieux, à mort ! »

On interpellait l’asiarque, c’est-à-dire celui qui était chargé d’organiser les jeux sacrés en l’honneur des dieux, on le sommait de faire lâcher aussitôt un lion contre Polycarpe.

Mais l’asiarque s’y refusa, parce que, disait-il, le temps légal consacré au combat des bêtes était expiré. La foule se mit à crier d’une voix unanime : « Polycarpe au bûcher ! qu’il soit brûlé vif ! »

En un clin d’œil la foule se précipite dans les officines et les établissements de bains du voisinage, s’empare de tous les morceaux de bois qui se trouvent sous sa main. Les juifs selon leur coutume se montraient les plus ardents à cette besogne. Bientôt un immense bûcher s’éleva au milieu de l’amphithéâtre.

Cependant Polycarpe détachait ses vêtements et sa ceinture, il essaya même de se déchausser, ce qu’il n’avait pas coutume de faire lui-même auparavant, car les fidèles se disputaient l’honneur de lui rendre cet office.

On apporta tous les instruments en usage pour le supplice, mais au moment où on voulait fixer ses mains dans les claveaux de fer pour les maintenir au poteau, il dit : « Laissez-moi, le Dieu qui me donne le courage d’affronter le supplice du feu saura bien me maintenir sans cela immobile sur le bûcher. » Sans insister, les bourreaux renoncèrent à fixer ainsi ses mains, et se contentèrent de les lui attacher derrière le dos et de lier solidement son corps au poteau. En cette attitude, pareil à une victime d’agréable odeur, prête à être immolée pour son Dieu, il leva les yeux au ciel et dit : « Seigneur, Dieu tout-puissant, Père de Jésus-Christ notre Seigneur, votre Fils adorable qui nous a appris à vous connaître, Dieu des anges et des vertus, Souverain de l’univers, Père de l’assemblée des justes perpétuellement vivants sous votre regard, je vous bénis de m’avoir appelé en ce jour, et à cette heure à partager la couronne de vos martyrs et le calice de votre Christ pour ressusciter à la vie éternelle dans l’incorruptibilité de l’Esprit-Saint. Recevez-moi aujourd’hui en votre présence dans l’assemblée des bienheureux comme une victime depuis longtemps préparée au sacrifice que vous avez daigné lui prédire, vous le Dieu de vérité. Gloire à vous, honneur et louange en Jésus-Christ votre Fils bien-aimé et en union avec votre Esprit-Saint, dans les siècles des siècles. Amen ! »

« Il achevait à peine sa prière que les bourreaux mettaient le feu au bûcher. La flamme s’élança aussitôt, mais une merveille dont nous fûmes témoins, nous qui sommes chargés de transmettre ce récit à nos frères, se produisit alors. Semblable à la voile d’un navire qui se gonfle au souffle du vent, la flamme se recourba en arc autour du corps du martyr, l’enveloppant sans l’atteindre d’un cercle embrasé. Au lieu de l’horrible odeur des chairs consumées, un parfum d’encens et d’aromate se répandit dans les airs. Et le saint évêque intact au milieu du brasier, nous paraissait rayonnant comme de l’argent où l’or dans une fournaise. Les païens attendirent longtemps sans que le phénomène cessât. Désespérant enfin de voir le saint évêque consumé par les flammes, un bourreau monta sur le bûcher et plongea son poignard dans le cœur de la victime. Le sang jaillit de la plaie en telle abondance qu’il éteignit le feu, tandis que l’âme du grand martyr allait rejoindre au ciel, Jean son maître bien-aimé, ainsi que le Maître bien-aimé de Jean. »

Ses fidèles disciples, parmi lesquels était celui qui nous a laissé ce récit, recueillirent précieusement ses restes pour les conserver à la vénération des chrétiens. Paris se glorifiait encore après la Révolution d’en posséder de nombreux fragments.


Légende des gravures.

1 – Comme Saint Ignace d’Antioche, conduit à Rome pour y être condamné aux bêtes, passait à Smyrne, Saint Polycarpe, évêque de cette ville, vint avec respect baiser les fers du martyr. (Composition du chanoine Lambert)

2 – Saint Polycarpe monte sur le bûcher au milieu de l’amphithéâtre, mais la flamme ne l’atteint pas. (Composition du chanoine Lambert)


--- Note --------------------------------

(1) Trad. De l’abbé Darras. Hist. Gén. de l’Eglise, tome VII, ch. III.

--- Retour ---